« … Le danger et l’opportunité… »

 

On ne pourra probablement jamais dire que telle ou telle édition de « Lettres Du Maghreb », le Salon Maghrébin du Livre d’Oujda sera celle de la maturité. On ne pourra pas le dire parce que le Salon est en constante évolution, sauf à figer l’évènement, ce que bien entendu personne ne souhaite.

Pourquoi évoluer ?

Eh bien d’abord parce que le Salon vibre aux battements des cœurs de nos pays, ceux du Maghreb, de l’Afrique et du monde. Son propos est de créer un espace de dialogue et d’ouverture riche et sans autre intérêt que celui du partage des idées.
Ensuite parce que nous veillons à intégrer à chaque édition des innovations, des dispositions nouvelles, des ajustements divers qui tiennent compte de nos évaluations critiques, des impératifs exigeants du Salon, de son audience croissante, et des attentes des nouveaux acteurs qui s’impliquent pour sa réussite. « Lettres Du Maghreb » change donc d’année en année et, si maturité il y a, on la trouvera certainement dans l’expérience capitalisée, l’audience cumulée, les espoirs et les intérêts qu’il suscite.

Peut-être trouvera-t-on cette maturité dans les thèmes… Nous avons commencé en 2017 par un sujet central pour tous nos pays : «Dire la jeunesse, écrire l’espoir». Là, nous avons confronté la culture institutionnelle à d’autres cultures, constituées notamment dans diverses réalités urbaines et dans celles plus fragiles des territoires. Nous avons recherché les voies du dépassement, de la sortie par le haut, celle qui fait avancer les civilisations.
En 2018, notre sujet fut : «Réinventer l’universel». Vaste programme, pour accompagner la nomination de « Oujda, capitale de la culture arabe » et pour nous interroger sur l’histoire de cette réalité culturelle décrétée. Chemin faisant, nous avons montré que nos pays ont vocation à contribuer à cet universel et disposent des ressources pour ce faire ; ressources culturelles bien sûr, mais ressources humaines tout autant.
Enfin en 2019, le comité scientifique que j’ai l’honneur de présider a choisi le thème fascinant de : «La transmission».

Au Maroc, il sera au cœur de l’actualité. A l’initiative de Sa Majesté le Roi, le modèle de développement du Royaume est interpelé et les meilleures compétences du pays vont être appelées à le repenser. La transmission sera en toile de fond de tous les débats, transmission de ce que nous sommes, de nos valeurs sacrées et de ce que nous ambitionnons d’être, des conditions de la prospérité, pour construire un avenir confiant, juste, serein, audacieux conquérant et réaliste…
Bien sûr ces questions se posent par tout, avec autant d’acuité. Non seulement les paradigmes anciens ont montré leurs limites, leur échec parfois, mais à l’autre bout, les technologies nouvelles non encore entièrement assimilées bouleversent les contextes et emmêlent les réflexions. La constitution des industries de la mémoire – les « big data » – autour des fameux GAFAM, change totalement la nature des contenus de la transmission, à quelque niveau qu’on l’envisage. Presque symétriquement, c’est l’intelligence artificielle, dont la présence est déjà avérée en maintes occurrences, qui elle aussi, remet en question les contenus comme la nature de la transmission.

Ainsi prise en étau entre ces immenses vagues refondatrices, quel est donc l’avenir de la transmission ? Il n’est sans doute pas uniquement dans ce qui relève de la logique, ou dans ce qui appartient au savoir factuel. Il concerne bien plus largement tout ce qui a trait à l’universel – notre thème de 2018 précisément.
Oui, la transmission retrouve naturellement sa place dès que l’on s’élève au niveau de l’humanisme. L’éducateur deviendra-t-il d’abord un enseignant d’humanité ? Les parents en priorité des transmetteurs de civilisation ?

S’il advient que l’on puisse désormais vivre sans penser, quid de la transmission des clés de la réflexion créatrice ? …de l’esprit critique ? Alors, qu’est-ce qui fera désormais avancer notre humanité hors des innovations mises sur le marché par les entreprises qui elles disposent des chemins balisés de la mondialisation ? Des questions simples émergent pour savoir qui transmettra désormais quoi et comment, à qui, avec quels bénéfices, quels outils, et pour qui. Qu’elle soit horizontale ou verticale comme à l’école que nous avons connue, la transmission semble abandonner son aspect binaire transcendant entre un sachant et un apprenant ; faut-il rompre avec ce schéma que beaucoup rejettent ou au contraire y revenir mais avec d’autres contenus ? Rappelons que tous les philosophes ont abordé la question de la transmission dans le contexte de leur époque ; on comprendra que dans la nôtre, ici, nos intellectuels la posent et tentent de la traiter à leur tour. Le changement comme l’innovation, sont des facteurs essentiels à la transmission. Eux aussi doivent être transmis autant que stimulés. Ils nourrissent la transmission du désir de transmettre !

C’est tout le poème de Kipling qu’il nous faudrait être en mesure de réécrire, vers par vers, pour le conclure aujourd’hui par la célèbre formule ainsi actualisée : «…tu seras un homme mon fils».

Je voudrais pour conclure expliquer la signification du titre de cet avant propos : Le mot «transmission» en mandarin est fait de deux caractères : le premier signifie «danger» et le second «opportunité». Cette seule dualité, dans sa lecture dialectique, justifierait déjà tout un séminaire !

Merci par avance à ceux de nos esprits distingués qui vont ici animer les tables rondes et y prendre part. Les sujets seront richement dotés de leurs réflexions et de leurs savoirs ; nul doute que le public sera impliqué pour les interpeler. Merci à tous ceux qui se sont investis dans la durée pour préparer ce troisième « Lettres Du Maghreb ». Bienvenue aux visiteurs et participants et très bon Salon à tous.

Mohamed MBARKI
Président du Salon Lettres du Maghreb
Directeur Général de l’Agence de l’Oriental