La Côte d’Ivoire, pays ami des gens de lettres

Le récit ivoirien traditionnel est d’abord fait de légendes, contes, proverbes et autres formes d’expression orale qui mettent en scène surtout la nature, le monde animal comme le règne végétal. Le griot en est le barde, dépositaire du pouvoir du verbe et grand communicateur. Il utilise les langues locales vernaculaires et s’accompagne souvent de musique.
De fait, l’écriture est venue de l’étranger, de façon tardive et récente à l’échelle de la profondeur historique de la contrée, pour ce qui est de la langue française, apportée par la colonisation. L’édition du livre ne débute vraiment qu’au milieu du 20ème siècle, au départ essentiellement dédiée aux besoins de l’alphabétisation et donc surtout constituée d’ouvrages scolaires.

De grandes plumes historiques

Comme souvent sur le continent, la langue du colonisateur fut d’abord utilisée contre lui et ses messages dédiés à lui, portant l’ambition nationale et toutes les raisons de mettre fin à l’oppression, non sans la dénoncer. L’écriture portait ainsi sa part de lutte contre le fait colonial et ses conséquences, attentive aussi à promouvoir la conscience nationale.

Bernard Dadié, né en 1916, est sans doute le plus emblématique auteur de cette période qui précéda puis suivit l’Indépendance, une transition politique mais aussi culturelle tout autant. Dramaturge, poète, romancier, journaliste et conteur, il se fit également homme politique et occupa de hautes fonctions publiques aux Ministères de l’Education Nationale puis de la Culture, avant de devenir, en 1977, Ministre de la Culture et de l’Information. Il avait fait ses études et travaillé à Dakar avant de retourner en Côte d’Ivoire en 1947 et d’y militer ardemment pour l’Indépendance de son pays, qui survint en 1960. Depuis 2014, un prix littéraire national décerné à l’occasion de chaque édition annuelle du Salon International du Livre d’Abidjan (SILA) porte son nom.

A travers son oeuvre se profile le chantre d’une littérature passionnée de l’émancipation et le témoin engagé d’une période troublée dont témoigne par exemple très bien l’un de ses livres, «Carnet de prison», publié en 1981 alors que l’auteur militant était devenu Ministre. Sa passion pour la langue française ne l’a pas empêché de contribuer activement aux traductions de nombreux ouvrages dans les langues vernaculaires locales du pays.

Ahmadou Kourouma est un autre écrivain prolixe, lui aussi d’expression protéiforme. On lui doit des pièces de théâtre, des romans, mais aussi des livres pour enfants remarquables. Son caractère de rebelle anti-colonialiste s’est naturellement prolongé dans l’opposition face au pouvoir établi après l’Indépendance ; il connut l’exil. Son livre «Les soleils des Indépendances» s’avéra très critique sur les gouvernements de l’après-colonisation en Afrique.

Avec son quatrième roman, « Allah n’est pas obligé », il connut un succès international et fut couronné, entre autres, du prestigieux Prix Renaudot. Publié en 2000, l’ouvrage annonçait entre les lignes les troubles dramatiques qui allaient suivre à partir de 2002.
Ahmadou Kourouma est aussi connu pour avoir mis en écrit les contes et proverbes malinkés, du nom de cette ethnie présente en Côte d’Ivoire.

Un vivier de talents confirmés

A côté de ces écrivains en quelque sorte pères fondateurs de la littérature ivoirienne, des figures importantes se sont affirmées, comme Jean-Marie Aidaffi, lui aussi écrivain de l’anti-colonialisme et défenseur des cultures africaines. Amadou Koné, professeur et chercheur à l’Université de Georgetown, a su montrer les liens entre les littératures orale et écrite. Aké Loba, Zegoua Gbessi Nokan, Eugène Dervain, Isaïe Biton Koulibaly, Maurice Kouakou Bandaman (voir encadré), actuel Ministre de la Culture et de la Francophonie, sont au nombre de ces défricheurs-bâtisseurs de la littérature ivoirienne. Tidiane Dem, Denis Oussou Essui, Grobli Zirignon, Paul Yao Akoto, Venance Konan, Tiburce Koffi, Serge Bilé, Georges Zreik ou Gauz Armand sont également célébrés comme de grands auteurs. Plusieurs poètes ont été distingués pour des oeuvres remarquées, dont Bernard Zadi Zaourou, Dieudonné Niangoran Porquet, Noël Ebony, Josué Guébo et, chez les femmes, Véronique Tadjo ou Tanella Boni. Au-delà des poétesses citées, la scène littéraire ivoirienne accueille de nombreuses personnalités féminines. L’entrée des femmes dans le cénacle des auteurs survient avec un ouvrage historique, «La marche des femmes du Grand Bassam» d’Henriette Diabaté, en 1975.

Suivront en 1976, un livre historique de Simone Kaya («Les danseuses d’impé Eya») puis un roman de Fatou Bolli («Djigbô») et un autre de Jeanne de Cavally en 1977. Avec les années 1980, vont apparaître de nouvelles et fortes écrivaines comme Anne-Marie Adiaffi, Flore Hazoumé, Assamala Amoi, Josette Abondio, Gina Dick.

Il faut attribuer à l’actuel Ministre de la Culture et de la Francophonie, Maurice Kouakou Bandaman, une mention particulière car, à l’image de son illustre prédécesseur Bernard Dadié, il est à la fois un homme de lettres confirmé et un homme politique de premier plan. Devenu Ministre en 2011 et plusieurs fois reconduit au même poste prestigieux, l’auteur a déjà publié six romans, deux pièces de théâtre, un recueil de poèmes et même un livre pour enfants.

Elu Maire de la commune de Taabo de 2001 à 2013, Maurice Bandaman a été Président du Conseil d’Administration de la Radio Télévision Ivoirienne de 2004 à 2006. Si l’auteur s’efface quelque peu devant les contraintes de l’élu et du Ministre, Maurice Bandaman a tout de même réussi le tour de force de publier encore en 2011 «L’éternel amour», «L’Etat Z’Héros ou la guerre de Gaous» en 2016, deux romans d’une haute tenue et d’une grande originalité dans des styles et concepts pourtant très différents, et, en 2018, une pièce de théâtre intitulée «La Reine et la Montagne».

Gageons que les lecteurs attendent sans doute impatiemment les futurs ouvrages que le Ministre n’a peut-être aujourd’hui plus assez de temps disponible pour écrire.

Il faut également citer Micheline Coulibaly, Goley Niantié Lou, Claire Porquet, Marguerite Abouet, ainsi que de nombreuses auteures de livres pour enfants dont Fatou Kéïta, Muriel Diallo ou Miclelle Tanon-Lora. Auteurs et auteures sont aujourd’hui si nombreux qu’il est impossible de tous les citer ici.

Ce dynamisme de la production littéraire ivoirienne était visible lors du dernier SILA d’Abidjan tenu en mai 2018, qui a reçu 75 000 visiteurs pour sa 10ème édition !

L’édition ivoirienne, en bataille pour son développement

Le pays est désormais aux trois quarts alphabétisé et cette situation devrait porter en germe un solide essor de la lecture. Pourtant, les difficultés sont réelles pour ce secteur économique car le goût de la lecture n’accompagne pas obligatoirement la jeunesse et les
questions d’accessibilité, notamment le prix du livre, restent un problème malgré les efforts des éditeurs et des distributeurs.

Non seulement le lectorat doit être considéré comme encore trop rare, mais le système éducatif pousse peut-être un peu trop les jeunes vers les auteurs français et insuffisamment vers les écrivains africains. Les éditeurs français jouissent de divers avantages comparatifs, de par les quantités produites, les coûts des intrants en Europe, la fiscalité des importations de livres, entre autres causes, qui ne favorisent pas notamment l’impression en Côte d’Ivoire à un prix concurrentiel. Le marché national, qui dépasse 76 millions d’euros en 2018, est donc difficile pour les éditeurs ivoiriens. Ces circonstances poussent aux coéditions qui, de fait, sont nombreuses.

L’édition d’auteurs africains par un éditeur africain a désormais une longue histoire, à partir de la maison «Présence Africaine» fondée à Paris en 1949. On lui doit ainsi de nombreuses publications de Bernard Dadié et d’autres auteurs ivoiriens. En 1979, son catalogue comportait 275 ouvrages, dont 50 romans… et 146 titres épuisés ! L’ampleur de l’analphabétisme au sortir des Indépendances a freiné l’essor des maisons d’éditions africaines et donc la publication des oeuvres d’auteurs africains. Des générations de lecteurs africains ont donc été frustrés de lectures mettant en scène des situations en rapport avec leur culture et leur vécu.

Mais cette situation n’est plus de mise : on estime aujourd’hui aux trois quarts la proportion des personnes alphabétisées dans la société ivoirienne. Il est donc grand temps qu’elles puissent lire les ouvrages des auteurs africains, ivoiriens notamment.

L’Etat, partenaire moteur de l’édition nationale ivoirienne

L’Etat ivoirien a toujours considéré les livres étrangers comme une fenêtre ouverte sur le monde et les autres cultures ; il n’a donc jamais voulu en limiter la distribution au profit des oeuvres nationales. Mais il lui appartient de rétablir une certaine égalité des chances en promouvant les auteurs et les éditeurs nationaux pour qu’ils puissent, eux aussi, accéder au marché du livre et distribuer des ouvrages d’auteurs ivoiriens rendus accessibles à tous.

Dès 1961, le gouvernement de Côte d’Ivoire créait le Comité d’Edition et de Diffusion Africaine (CEDA), en association avec trois éditeurs français. Face aux besoins immédiats, il fut principalement dédié au livre scolaire mais publia également des ouvrages d’auteurs africains francophones, ivoiriens notamment.

D’autres initiatives furent prises ailleurs qui eurent des conséquences heureuses pour les auteurs ivoiriens : en 1963, la création du CLE à Yaoundé, qui devint la plus grande maison d’édition d’Afrique francophone, et plus tard le lancement en France des Editions ABC et des Editions Jeune Afrique. Toutes publièrent des auteurs ivoiriens. Après 1972, le CEDA s’est ouvert à la publication des auteurs nationaux. Bernard Dadié, par exemple, y fut édité. Cette même année, les Nouvelles Editions Africaines (NEA) ont été créées suite à la Conférence d’Accra au Ghana, en association avec cinq éditeurs français. Elles disposaient d’un bureau au Sénégal et d’un autre en Côte d’Ivoire. Le Togo rejoindra l’initiative en 1978. Les NEA furent dissoutes en 1988 mais le gouvernement de Côte d’Ivoire décida de prolonger l’expérience et de valoriser les acquis du bureau ivoirien qui fusionna, en 2012, avec le CEDA. La nouvelle entité, les Nouvelles Editions Ivoiriennes (NEI), consacre 85% de son activité au livre scolaire et publie également un catalogue de littérature générale ainsi que des collections dédiées à la jeunesse. Les ouvrages sont largement distribués en Côte d’Ivoire mais aussi à l’international, grâce aux multiples coéditions et partenariats conclus.

Des initiatives privées relaient désormais l’action publique : le résultat d’une efficace politique de libéralisation du secteur. C’est le cas de la création en 1992 de la maison Edilis, elle aussi majoritairement dédiée à l’alphabétisation mais qui a publié également des auteurs ivoiriens comme Flore Hazoumé, Constance Komara, Micheline Coulibaly, Véronique Tadjo ou Jean-Pierre Mukendi ; le cas aussi du lancement en 2001 des Editions Eburnie, qui possèdent également aujourd’hui un imposant catalogue et couvrent de nombreux champs éditoriaux, avec notamment huit collections de livres pour enfants, et un bon réseau de distribution également.

Les éditions Afrilivres sont fondées en 2003. En 2004 naîtra l’éditeur Les Classiques Ivoiriens, également très présent dans le scolaire mais aussi la littérature générale et celle dédiée aux enfants ; il est également bien distribué en Côte d’Ivoire comme dans plusieurs pays d’Afrique francophone et publie notamment des auteurs célèbres comme Isaïe Biton Koulibaly, Gina Dick ou Muriel Diallo, auteure d’une abondante et variée littérature enfantine. Créée voici 20 ans, l’Association des Editeurs Ivoiriens (ASSEDI), membre de l’Union Internationale des Editeurs, regroupe toutes les maisons d’éditions significatives du pays. Elle organise chaque année le SILA et peut s’appuyer sur l’Association des Ecrivains de Côte d’Ivoire (AECI) et, bien entendu, sur la puissance publique qui soutient l’édition et le livre depuis toujours.